29 janvier 2006
Noir...
Une nuit noire comme un trou de mémoire.
Une nuit sans lune.
Le village est endormi, confiant comme un sommeil d'enfant.
Le silence est alarmant. Seuls restent au village, les enfants, les femmes et les vieillards.
Dans le noir, un enfant gémit et se débat contre un inconnu sans visage. Un frôlement, un feulement. L'enfant sursaute sans peur.
- C'est comme dans mon rêve, je te connais ! s'exclame l'enfant.
- Moi aussi ! répond l'animal.
L'animal et l'enfant sont unis par le même instinct. La nuit est courte pour accomplir leur destin. Ils glissent à pas furtifs vers le rivage.
Sur la berge du lac, une femme est accroupie. Elle aperçoit l'animal et l'enfant, elle sourit. Un peu plus loin, une barque attend. Un vieil homme est assis dedans.
Au même instant, au village, l'ennemi bondit, massacre les vieillards, viole les femmes et capture les enfants.
Dans la nuit noire, les larmes et le sang sont noirs.
Sur le lac, la barque file sans bruit, poussée par le vent, emportant un animal, un enfant, une femme et un vieil homme.
Seuls survivants.
L'espoir d'un monde différent.
31 janvier 2006
Rouge...
Le soleil rouge plonge dans la rivière et ensanglante les galets.
Ce spectacle coupe la respiration et fouille la mémoire.
Sauvages et beaux, ils courent, à en perdre le souffle, dans ce paysage grandiose de cimes, de pentes et de plaines.
La nature ne se lasse pas de les contempler. Ils sont libres, comme leurs chevelures qui tombent en cascade, elle, jusqu'en bas des reins, lui, au milieu du dos. Elle bondit comme un animal gracieux, il la poursuit tel un animal fougeux.
Un tronc d'arbre couché au bord d'un abîme fige leur élan. Serrés l'un contre l'autre, le temps suspendu comme les goutelettes de sueur sur leur peau cuivrée, ils se moquent du danger. Leur regard se jette dans le vide et cherche le serpent du fleuve tapi au fond du précipice.
Ils sont saisis par la même intuition, leur soupir trahit la même émotion. Ils perçoivent les vibrations du lieu sacré, hanté par les sacrifices.
06 février 2006
Orangé...
Le soleil s'étire et disperse ses braises scintillantes sur la terre et sur l'eau.
Une femme est à genoux. La place, où elle se trouve, domine la vallée, le territoire de ses ancêtres massacrés. La tête inclinée, elle prie. Son collier, de perles et de pierres entrechoquées, gémit.
Elle se relève et marche pieds nus. Ses tresses se balancent au rythme de ses pas. Elle descend vers la rivière pour apaiser le feu qui parcourt son sang et enflamme son corps. Sa tunique glisse à ses pieds. Elle est nue, elle est seule. Elle le croit. Elle se retourne et le voit. Elle reste pétrifiée.
L'homme nage vers elle. Il jaillit de l'eau et plonge son regard en elle. Elle sort de sa torpeur, au choc de leurs deux corps. Autour d'eux, l'eau vibre et ondule.
Au crépuscule dans la vallée sacrée, un aigle royal s'envole, une lionne des montagnes bondit à ses côtés.
De mémoire d'homme, on n'a jamais rien vu d'aussi beau...
11 février 2006
Jaune...
Le soleil se lève impérieux et accable la nature de son ardeur.
Un homme jeune et vigoureux arpente ses terres sans ombre et sans horizon.
Deux félins, têtes baissées, foulent ses pas. L'un au pelage tacheté, l'autre au pelage sombre.
Ils relèvent la tête et dressent leurs oreilles. À distance, ils perçoivent le chant de l'eau.
À un signal de l'homme, ils s'élancent et bondissent dans le fleuve.
L'homme les rejoint et plonge à son tour. Ils s'ébattent et se battent, loin de tout danger, en toute liberté.
Intensité de l'instant inscrite dans la mémoire des temps...
Dessins d'une amie P.Villejean
06 mars 2006
Conte...illustré...
Ce soir, demain et les autres jours... Je vous invite, à rejoindre les "Errances" de Kitty...
Une surprise vous y attend.
Ce fut et c'est, une magnifique surprise pour moi !
En route...
07 mars 2006
La magie continue...
Hier, Thanna et Kitty sont passées des mots à l'image...
Ce soir, me voici dans la jungle de Kitty et face à l'image...des mots !
Le conte en couleur..."vert", s'ébauche :
"L'enfer vert se dressait devant eux. Les arbres s'élevaient jusqu'aux cieux..."
À suivre...
08 mars 2006
Vert...
L’enfer vert se dressait devant lui. Les arbres s’élevaient jusqu’aux cieux. Le soleil pénétrait à peine ce mur de végétation. Dans l’épaisseur de
la forêt, ils scintillaient plus d’yeux que de gouttelettes d’eau après
une pluie tropicale.
Nuaj se déplaçait en posant, l’une après l’autre, chaque plante du pied
à plat sur le sol, attentif au moindre bruissement de ce paysage sonore. Tous ses sens s’étaient inversés, il voyait avec ses oreilles, touchait
des yeux et humait l'air avec ses mains. Il vivait dans une autre
dimension depuis son initiation. Le rite avait marqué le passage du
garçon à l’homme qu’il était devenu. L’épreuve avait été terrible.
Abandonné, les yeux bandés, pieds et mains liés, livré aux bêtes
sauvages qui rôdaient tout autour, il devait sa survie à un cri. Un cri
surhumain sortit de ses entrailles et du fond des temps. Il avait hurlé
à faire trembler la terre, cette déesse maternelle et sacrée, qui
l’avait laissé en vie. Il s’était épuisé dans toutes les contorsions de
son corps et avait réussi à se libérer de ses liens grâce à ses muscles
endurcis. Il faisait presque nuit lorsqu’il avait ôté le bandeau de ses
yeux. Il crut voir deux lumières, deux pierres d’ambre et pensait avoir
la fièvre ou être la proie d’hallucinations.
Il se confectionna un hamac avec quelques feuilles de palme et une
liane où il s’endormit au milieu d’une cacophonie effrayante. Cette
nuit-là, comme toutes les autres nuits, il rêva. Dans ses rêves, il
avait accès à la connaissance, tout lui était révélé. Cette nuit-là, il
marchait dans la forêt qui s’ouvrait devant lui, il percevait l’issue
et se dirigeait dans les ténèbres sans hésitation. À ses côtés, une
silhouette glissait furtivement dont il sentit le souffle sur ses
jambes.
Le souffle était remonté à son front, suivi du contact humide d’une
truffe. Il entrouvrit les yeux et vacilla du rêve à la réalité.
Immobile et consentant, au-delà de toute peur, il reçut le baiser de la onca negra, la panthère noire, son
animal totem dans le monde des vivants. Son cœur se dilata et il crut
mourir d’émotion. Cette scène se déroula sous le regard fixe d’un
magnifique anaconda jaune et luisant. Les couleurs de la nature se
déployaient du noir au blanc, en passant par les couleurs de
l’arc-en-ciel qui se reflétait sur la cascade.
19 juin 2006
La Danse des sept couleurs...
À la nuit des temps, au cœur du désert et de la nuit, se déroulait ce rite sacré.
La première danseuse était toute de rouge, vêtue. Sa bouche resplendissait comme un fruit défendu. Tous ses muscles et ses nerfs tendaient vers un paroxysme tels l’arc et la flèche. Le feu embrasait son corps. Le Prince du désert jaillit des noirceurs de la nuit. Il courba l’échine de la belle, écarta d’une main rageuse les tissus vaporeux et la posséda comme lorsqu’il montait à l’assaut contre un ennemi belliqueux.
Cette première danse avait la durée d’une flamme sous le vent.
La seconde danseuse était enveloppée de tissu orangé et de sensualité. Lorsqu’elle s’approcha du Prince, il ferma les yeux et s’enivra du parfum de sa peau ambrée. Il ouvrit les yeux, elle s’était enfouie. Il fouilla la nuit et la retrouva allongée, nue et offerte. Il savoura la moindre parcelle de ce corps qui lui rappela le goût du fruit juteux.
Tel un soleil en pleine nuit, le corps de la troisième danseuse irradiait de joie. Ses yeux pétillaient de malice. Sa danse était un jeu d’ombre et de lumière, ce qui agaça le Prince. La belle était rusée, mais à elle aussi il imposera sa loi. Une loi naturelle, elle serait à lui. Il la fixa à se brûler les yeux, l’attrapa par les cheveux et mordit ses lèvres. Le baiser était acidulé, il y puisa une nouvelle énergie.
La fraîcheur de la nuit arriva avec la quatrième danseuse. Ses gestes évoquaient le vent, ses mains jointes imploraient la pluie et ses vêtements avaient la couleur des oasis. Elle était une promesse de sensations inédites dans un lieu si aride. Elle devait être plus fraîche que la menthe, plus rafraîchissante que le thé. Le Prince retrouva sa vigueur, il poursuivit la belle dans les dunes en riant, la rattrapa et s’y désaltéra.
Quand lui apparut la cinquième danseuse, tout en elle évoquait le Nil bleu. Le Prince faisait un retour à la Source. Elle lui apportait limpidité et pureté. Seul son regard n’était pas voilé, il y vit son âme. Les formes de son corps dessinaient les berges où il aimerait se reposer. Il s’agenouilla devant elle et encercla ses jambes comme des roseaux au bord de l’eau. Les reins de la belle frémirent en cascade. Il plongea.
Le Prince entendit le frôlement des pas de danse sur le sable. Il suivit la cadence et en comprit la musique. Elle lui alla droit au cœur. Il avait déjà vécu tant de vies. Il y retrouva son âme perdue en chemin. Cela l’apaisa et donna un autre sens à sa vie. Il oublia son corps et son âme se para d’un voile indigo. Il se fondit dans la nuit pour rejoindre la sixième danseuse.
La nuit ouvrit son rideau d’étoffe violette et les étoiles se mirent à danser. Le spectacle était si grandiose que le Prince en perdit le souffle. Son âme aspirait à rejoindre les étoiles. Sirius, la septième danseuse, cligna de l’œil et l’invita à la rejoindre. Il lui fallait sauter le pas et laisser son corps ici-bas. Ce corps rassasié qui réclamait encore, il lui parla, lui demanda pardon et lui dit merci. Son corps le libéra de toute contrainte dans une dernière étreinte. Il s’envola vers Sirius et l’épousa.
texte©thanna
À toutes les amoureuses et à tous les amoureux, corps et âme…
30 avril 2007
Bleu...
J'ai reçu ce conte en rêve... Je le dédicace à Farid...
Nassama est au bout du chemin.
Ce sont ses dernières volontés.
Chacun de ses désirs sera exaucé...
Sa vie ne tient qu’à un fil. Elle attend l’instant où Nadir, resté à ses côtés, devra couper le lien terrestre qui les unit et la laissera s’envoler vers l’infini.
Sous la tente, blottie dans les coussins, elle veut voir le ciel. De la lame de son couteau, il fend la toile au-dessus d’elle. Elle plonge son regard dans le bleu. Elle se sent aspirée, mais elle résiste encore.
Pour la dernière fois, comme lorsqu’il était petit, elle lui raconte une histoire.
Cette fois-ci c’est elle qui est couchée, l’histoire aura la longueur d’une vie.
De dunes en dunes, de puits en puits, de roses des sables en roses des vents, sa destinée s’est déroulée tel un parchemin, enluminé d’un grand amour.
Niché pour toujours dans son cœur, il restera éternellement son petit, son « moula-moula », oiseau du désert, messager et porte-bonheur. Lorsqu’il était sorti de son corps, elle avait vu filer une étoile dans le ciel.
Maintenant, il est près d’elle et l’accompagne pour le dernier voyage.
Elle le regarde se lever. Elle le trouve immense. Il a fière allure tel un lion magnanime et généreux. Il en impose à tous les belliqueux.
Il prépare le thé, chacun de ses gestes dessine une gracieuse arabesque. Il s’approche d’elle, glisse une main derrière sa nuque, il lui humecte les lèvres du breuvage doux et fort, amer et sucré. Le thé a le goût de la vie. Il repose délicatement sa tête et prend sa main dans les siennes. Elle frissonne au contact de la peau douce et chaude, la chair de sa chair.
Lorsqu’elle le regarde, elle se revoit, jeune et fougueuse. Il est le fruit d’un amour croisé en chemin. Le cadeau de « Azar » et « Mektoub », c’était écrit. Ce fut une belle vie.
Elle repose en paix. Nadir recueille le dernier souffle de vie de Nassama.
Le ciel s’assombrit, une pluie miraculeuse donne naissance à une multitude de fleurs.
Au loin la caravane passe…









